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 The Anuirean Covenant (feat Jo')

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Jo'
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Mélampe Hildegarde Gertrud
de Lanasthël

J'ai 24 ans et je vis où je peux, dans l'Anuire. Dans la vie, je suis fille aînée d'Aymeric Mosse Gawen de Lanasthël, Roi d'Anuire décédé d'une crise cardiaque et je m'en sors bannie du Royaume puisque j'ai convoité le trône.

Valla (Diablo) (c) Kyrie

Le silence s'était installé entre eux, bien épais. Mélampe voyait Malvo tracté hors puis dans la cellule chaque jour dans des états plus misérables et elle-même s'écrasait sous le poids de la captivité ; lui n'avait le plus souvent pas la force de causer et elle ne l'aurait pas entendu. Elle se pelotait en réalité de rancune contre les croyants du Feu Eternel : où étaient-ils, ceux-là, pour garder le salut de son père ? Après tout ce que sa dynastie avait fait pour leur faction, ceux que l'on disait dotés de pouvoirs dépassant l'entendement, à quoi servaient leurs forces au moment où leur Roi exhalait ses derniers râles ? ... et elle, à quoi servait-elle à ce même moment ? La culpabilité enflée par l'impuissance de sa situation rendait Mélampe mauvaise.

Elle ne détestait pas Malvo pour autant. Lui, loin-si-loin de son temple, qu'avait-il encore à voir avec ceux-là ? Si elle avait réellement cru au destin (et parfois elle y croyait un peu, voyant la désagrégation de son royaume comme la peste qui tombe sur le peuple d'Oedipe, signe maudit que la gouvernance doit payer), elle se serait figurée que c'était écrit que la fille du Roi, bannie, puisse croiser la route d'un paladin du Feu Eternel, si ça se trouve lui-même exilé. Quoique le personnage l'intriguât donc, elle n'obtenu pas de réponses de sa bouche muette de douleur, par plus qu'elle n'en posât au demeurant.

Ce qui acheva de la mettre de son côté était qu'il avait fini par l'appeler Mélampe - bon gré mal gré, elle sentait son identité enfin reconnue. Aussi lorsqu'il arrivait inconscient et enflé, lorsqu'ils manquaient d'eau et que le sang qui lui échappait menaçait de le voir se dessécher pour de bon, elle intervenait en sa faveur. Parfois, elle hurlait si longtemps qu'on finissait par accéder à une maigre requête d'eau ou de nourriture qu'elle réservait au mourant. D'autre fois, lorsque ses appels demeuraient ignorés ou qu'elle avait trop d'abattement pour insister, elle trempait sa manche dans la rigole d'eau des pierres murales et en pressait des gouttes sur les lèvres absentes de Malvo qui se rappelait à peine avoir été évanoui. Elle avait de toutes manières trop d'orgueil pour lui faire savoir son attention : après tout, un cadavre dans la geôle aurait participé à son inconfort.

Les premiers jours, on entendait Tilli hurler et protester d'une humeur exécrable néanmoins caractéristique. Après une semaine d'interrogatoires musclés - et c'est un euphémisme -, il s'était tu. Peut-être que l'éclopé n'avait pas eu la chance d'avoir une rigole d'eau dans son mur.

*

Une bourrasque de vent venue du gouffre les fouetta et chassa l'odeur pestilentielle qui était la leur - lorsque Krah avait rejoint le binôme, les deux criminels présumés étaient déjà emmitouflés dans une absence fatiguée, affamée, et pour Malvo douloureuse. Au bas grondait avec force le fleuve qu'enjambait Pontblanc, une rivière puissante qui scindait la roche aux bords tranchants, et que rejoindre aurait assuré le trépas. Mélampe allongea une respiration terrifiée par cette perspective, a fortiori qu'elle constata avec quelle difficulté son compagnon de cellule se mouvait.

"Krah, on va se tuer ! protesta-t-elle.
- Seulement si on chute !"

Et sur ces mots, sourire joueur comme il entonnait d'habitude, il entama la descente pour rejoindre la corniche frappée par la nuit. A plat ventre, ses jambes cherchèrent d'abord un appui sur les flancs du mur de pierre et il rejoignit le plateau qui s'étendait au dessous, à environs trois mètres de leur sol. Malvo et Mélampe se considérèrent un instant puis, intimée par le branlebas de combat qui se mettait en route pour les arrêter, elle fit le premier pas dans le vide.

Imitant l'assurance de Krah, elle-même habituée à la grimpe sans toutefois avoir risqué sa vie dans pareille situation, elle fouilla les reliefs de ses pieds à l'aveugle et, lorsqu'elle trouva un plat suffisamment stable, elle était déjà proche du sol plus sûr ; au-dessus d'elle, elle constata que Malvo la précédait avec d'autant plus d'aisance qu'il était bien plus grand. La corniche qui était particulièrement étroite ne donnait que sur des meurtrières comme autant d'yeux plissés qui attendaient leur chute ou qu'un bras ne les saisisse depuis l'obscurité. Ils durent avancer les uns derrière les autres jusqu'à ce que Krah, à la tête de l'escapade, rejoigne un chemin de terre affaissée et qui coulait jusqu'aux berges de l'eau plutôt que le chemin principal à découvert. Il passa avec aisance de la corniche au lopin de terre et invita tacitement les deux autres à en faire de même.

De leur côté, les gardes promirent une jolie somme à quelques groupements de chasseurs de passage à Pontblanc s'ils participaient à la chasse à l'homme qui avait lieu. Il était clair qu'attraper Malvo était la priorité car là se jouait encore une maigre chance pour le sergent d'obtenir sa prime et de mettre épouse et progéniture à l'abri - quant à Krah, difficile de discerner si l'histoire du vol d'équidé était la réelle raison de son emprisonnement, lui qui paraissait bien doué pour un brigandage aussi faiblard, et peut-être son enfermement était-il d'une importance bien plus capitale que ce que ce dernier avait daigné dévoiler aux deux autres taulards.

Toujours était-il qu'ils descendaient la pente boueuse et entamaient désormais leur fuite vers l'aval du court d'eau. Une poignée de veneurs lâchèrent leurs chiens, cinq braques hauts sur pattes à la robe chartreuse et qui ne devaient plus travailler grand chose depuis que les monstres avaient fait leur apparition. Plus loin, le fleuve se déversait en cascade dans un grand bassin d'eau qui ruisselait ensuite en rigoles plus fines et qui irriguaient tout un sous-bois ; au sommet de la chute, les trois compères s'arrêtèrent pour appréhender le risque. Mélampe se raisonna pour mieux conjurer sa peur. "Ca arrêtera les chiens. Et les garde en armure ne prendront jamais le risque de se mouiller." Le vol n'était pas vertigineux, moins d'une dizaine de mètres, et la réception se faisait dans un bassin d'eau profond - aussi, Krah ne réfléchit pas longtemps pour s'y jeter.

Tous finirent d'ailleurs par bien devoir y plonger. L'amerrissage fit à la princesse l'effet d'une charge de sanglier et lui rompit un instant le souffle mais, plus légère, elle put rejoindre la surface sans blessure et sonda les environs à la recherche des deux hommes. Sur la berge, Malvo installait l'androgyne qui se contorsionnait de douleur autour de sa jambe - soulagée que le paladin n'ait rien, l'héritière les rejoignit à la hâte. Manifestement, Krah avait brisé son tibia juste au-dessus de la cheville - sera-t-il peut-être tombé trop droit ou brisé par un fond rocheux - et c'était Malvo qui l'avait remonté - lui semblait en un seul morceau, du reste. Les chiens marquèrent l'arrêt au sommet de la cascade mais leurs maîtres ne leur firent pas confiance et, sans évaluer le terrain, laissèrent les brigands pour morts - ce que les gardes admirent bien volontiers afin de retourner en caserne. "On reviendra chercher les corps quand il fera jour avec le Sergent, se dédouana l'un d'eux."

En vie, mais surtout libre, Mélampe regagna un peu d'espoir.


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Houmous
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Malvo
J'ai 39 ans et je vis en Anuire. Dans la vie, je suis mercenaire des Impavides et je m'en sors de moins en moins bien.

Je suis un rescapé, quelqu'un qui avait de l'importance.


copyright: aenaluck


Dans un dernier élan et animé des dernières étincelles d’une fièvre de liberté, Malvo porta le maitre de cette évasion jusqu’à un rocher un peu plus loin pour l’y asseoir et l’adosser le temps d’observer sa blessure. Le jeune homme avait été courageux mais sa stature fluette dénonçait une dénutrition importante. Du fait de ses carences, sa jambe n’avait pas réussi à absorber correctement l’impact avec le fond rocheux du bassin. Prenant le temps d’observer, caché dans l’ombre, il remarqua que leurs poursuivants abandonnaient pour ce soir et il eut un air satisfait en hochant légèrement de la tête. Il était certainement encore bien trop tôt pour se reposer et se considérer comme hors de danger… Le jeune garçon l’attrapa par le haillon pour attirer son attention.

- Désolé pour ça, lâcha-t-il entre deux grimaces. Tu peux me porter ? On a rendez-vous avec quelqu’un d’autre.

L’ancien paladin dévisagea quelques instants son sauveur avant de s’exécuter. Les doutes vinrent à son esprit. Si ce n’était pas un heureux tour du destin qui les avaient menés à s’enfuir, alors qui était l’artisan de ce sauvetage improbable ? Basculant son nouveau compagnon sur l’épaule, il gémit un moment, sentant ses forces faiblir maintenant qu’ils étaient à l’abri du danger. N’importe qui aurait pris un peu de repos mais il comprenait facilement l’urgence de la situation… Il fit un signe de tête à Mélampe pour recueillir son assentiment à reprendre la route, non pas qu’il lui laisse réellement le choix après tout et se mit en marche dans une direction que le mystérieux voleur leur indiqua progressivement. Finalement, ce fut une lanterne, visible de loin entre les arbres, qui brillait comme le phare du Feu Eternel à la capitale qui les guida au lieu de rencontre, entre les arbres.

Sur la charrette rudimentaire qui attendait patiemment leur arrivée, deux hommes gardaient le silence, couverts de capuches et de capes dissimulant leur apparence réelle. Il vint simplement poser Krah à l’arrière et sentit quelques gouttes d’eau commencer à tomber du ciel. C’était bien leur veine car leur piste serait visible le lendemain lorsque les battues commenceraient. Prenant à peine le temps d’aider Mélampe à atteindre la plateforme sur laquelle se trouvait leur nouveau meilleur ami, Malvo vint rejoindre les deux hommes à l’avant. L’un des deux était un homme âgé mais à l’œil vaillant. Son visage rendait une impression de pureté, couronné d’une barbe et d’une chevelure neigeuse et hirsute et flanqué de deux saphirs. Il donna un coup dans les rennes pour signifier aux chevaux de partir aussi rapidement que possible sans attendre de confirmer l’identité de leurs passagers.

L’autre homme retira sa capuche et se tourna vers le troisième occupant du banc. Il avait le crâne parfaitement rasé ainsi que la barbe et arborait plusieurs tatouages sombres représentant de manière figurée la flamme et le lion, symboles d’une allégeance commune et passée. Le visage s’anima d’un large sourire avant que les mains ne se joignent et qu’une fraternité passée ne retrouve toute sa superbe. Titus jeta un coup d’œil à l’arrière et observa quelques instants l’ancienne princesse désormais exilée avant d’avoir un sourire amusé.

- Si on m’avait dit qu’un jour je participerais à une opération pour te libérer des prisons de Pontblanc, je n’y aurais jamais cru. Comment vas-tu, mon ami ? s’amusa-t-il.

- Mieux maintenant qu’on s’éloigne… Cela fait un long moment que nos routes ne se sont pas croisées. Que fais-tu ici ? demanda-t-il finalement, de manière frontale.

- Nous aurons tout le temps d’en parler à la planque. Prends ton mal en patience.

La cachette qui leur servirait à passer cette nuit et se restaurer après cette épreuve était une chambre à l’arrière d’une auberge, accessible de l’extérieur. Ils entrèrent pour trouver un lieu reposant et chaleureux en comparaison de la geôle qui les contint pendant ces quelques semaines. Malvo laissa à son ami d’emmener Krah et vit la complicité entre le cocher et ce dernier. Il se demandait de plus en plus ce qui pouvait bien avoir motivé toute cette action bien qu’une idée soit progressivement en train de lui venir. Il s’assit calmement à table et prit à boire pour s’en servir dans l’une des chopes avant d’en proposer un verre à Mélampe également. Elle devait être remplie de doutes en cet instant singulier où ils avançaient à l’aveugle. La situation avait de rassurant qu’elle s’était considérablement améliorée mais à quel prix ?

- Alors, Titus, vas-tu m’expliquer enfin ce qui vous a fait prendre tant de risques pour nous sauver ? finit-il par demander, ayant fini sa choppe avant même que son ami ne se soit assis.

- Malvo, tu sais bien que simplement du fait de notre amitié, j’aurais tout fait pour te sauver ! Cependant, ce n’est pas la seule raison qui fait que nous vous avons aidé. Cette jeune femme qui est avec toi, c’est Sa Seigneurie de Lanasthël, n’est-ce pas ? Un de nos gars l’a entendu dans une taverne alors… expliqua-t-il, vague.

- « Nos gars » ? Est-ce que tu peux être un peu plus précis ? Tu es un paladin de l’Ordre, je te rappelle. Ne viens pas me dire que tu es en train de prendre les armes contre le Maréchal, Titus…

- Je comprends ta colère. Je t’ai failli par le passé, mon ami… Je ne peux pas t’expliquer mais j’essaye de m’acquitter de mon devoir envers Lan-, tenta-t-il, d’argumenter, toujours calme.

- Tu as renoncé au droit de prononcer son nom il y a bien longtemps, Titus. Tu as des états d’âme et tu veux mon pardon ? Tu l’as ! Mais n’oublie pas que tu nous as trahi au moment où nous avions le plus besoin de toi ! Les morts ne peuvent offrir le pardon : tu vas devoir vivre avec, explosa alors Malvo, mauvais.

Dans un soupir, il se releva et prit des vêtements secs qui étaient prêt à côté d’eux, sur un lit confortable. Il les regarda un moment, c’était une tunique bleue ainsi qu’une ceinture, des chausses et une paire de bottes de cuir. Soigneusement posé en dessous, un poignard était bien rangé dans un minuscule fourreau. Il s’empara du tout et s’en alla se vêtir dans une petite pièce annexe dans laquelle un baril devait pouvoir être chauffer pour procéder à ses ablutions. Peu après, il s’en alla pour faire un tour à l’extérieur, déconfit.

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Mélampe Hildegarde Gertrud
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J'ai 24 ans et je vis où je peux, dans l'Anuire. Dans la vie, je suis fille aînée d'Aymeric Mosse Gawen de Lanasthël, Roi d'Anuire décédé d'une crise cardiaque et je m'en sors bannie du Royaume puisque j'ai convoité le trône.

Valla (Diablo) (c) Kyrie

Le départ contrit de Malvo avait plongé la tablée dans un inconfort latent, nappé d'une culpabilité évidente pour le dénommé Titus, et de la réalisation pour Mélampe que le capitaine - comme elle - portait un deuil. Elle ne perdit néanmoins pas de temps pour rebondir sur la conversation des deux hommes et arracher à leur sauveur des espoirs nouveaux d'une mutinerie contre le gouvernement. Impitoyable, elle ne fit aucun cas du remords qui crispait les mâchoires de Titus et embraya sur les affaires par regard inquisiteur.

"L'Ordre souhaite renverser mon frère ?"

Son père parlait de l'Ordre du Feu Eternel avec beaucoup de respect : une faction autonome, isolée, qui cultivait son discernement parallèlement à sa maîtrise des armes et qui devenait juge parmi les juges, protecteurs mais héliastes de la royauté - un discours que le Roi tenait surtout de son propre père, car l'isolement dans lequel étaient plongés les dévoués au Feu limitait les interaction pour ne pas dire qu'elles étaient inexistantes. L'Ordre était une carte Joker en dormance dans ses temples et qui interviendrait lorsqu'il le faudrait. La Reine quant à elle avait un discours plus nuancé - "Leurs hauts représentants se sont embourgeoisés." - et voyait leur inactivité patiente comme signe de lâcheté davantage que de sagesse. Quoi qu'il en soit de la réalité oscillante entre ces deux positions, il était difficilement concevable que l'Ordre puisse prendre des mesures contre le gouvernement, un système d'opposition qui ne le ressemblait pas le moins du monde et qui n'avait pas échappé à Mélampe dans le discours de Titus.

"L'Ordre ? Non. Quelques uns de ses hommes. Moi.
- Alors vous désertez ?
- Nullement."


Titus inspira profondément et sonda l'ambre de son breuvage. La question le mettait en face de sa dualité et il se pencha vers la princesse sur la table pour ancrer dans ses yeux toute la bonne volonté de son entreprise.

"Comprenez : je suis fidèle à votre lignée, pas au gouvernement. Je ne me rappelle pas avoir vu nos contrées dans tel état - nous connaissons la guerre, mais ce n'est pas cela. Les monstres, les maladies, la terre stérile. Tout cela depuis la disparition de feu votre Père."

L'autre homme qui s'occupait jusqu'alors de Krah installa sa stature sage aux côtés de Titus - il pouvait avoir soixante ans. Son confrère poursuivait sans un regard pour lui.

"L'Ordre ne pourra pas se positionner car il a fait voeux d'impartialité. Mais moi je peux - nous pouvons - et cela ne remet aucunement en question ma foi. Vous savez comme moi que rien ne s'est passé comme le Roi l'aurait souhaité, nous lui faisons justice.
- Et Malvo ?
interrogea Mélampe qui ne manqua pas de reconnaître l'ambiguïté de sa propre position."

C'est le second homme qui clarifia la situation d'une grande simplicité.

"Il ne fait plus partie de l'Ordre.
- C'est un ami
, s'irrita Titus."

Mélampe se suspendit un instant aux informations qu'elle venait d'avaler et précéda en silence le capitaine toujours à l'extérieur dans la pièce de toilette.

*
Spoiler:
 
Refermant la porte derrière elle, elle contempla son épuisement bataillant avec un furieux désir de venger son père. A la vexation d'avoir été évincée d'un trône qui lui appartenait se superposait la colère de connaître le coup fourré qui fit exhaler de douleur son éploré paternel - et la rage s'ajoutant à l'orgueil la princesse se sentait plus proche que jamais de son objectif. Des paladins de l'Ordre, dévoués à la voir couronnée à la place de son frère ? Décisionnaire en lieu du Maréchal ? L'horizon des possibles s'ouvrait enfin à ses ambitions gloutonnes et viscérales, teintées de ce deuil qu'elle ne parvenait pas à faire, à la fois malheureuses et fécondes.

Le baquet d'eau était suffisamment haut pour qu'elle y entre, menue, tout à fait. Elle y plongea et souffrit pour la première fois sur son corps l'épreuve de la prison - en passant ses doigts sur son ventre elle sentit poindre ses côtes, ses jambes brûlaient des heures au sol rêche, elle délia la longueur de ses cheveux emmêlés avec patience ; s'autorisant cette dernière vulnérabilité sachant qu'en sortant d'ici elle devrait entreprendre l'espoir qu'elle avait déjà nourri de tant de rage. A défaut d'autre chose, on lui avait préparé une tenue d'homme qu'elle enfila sur ses épaules amoindries pourtant désireuses de porter la charge qu'elles devraient tracter : une chemise blanche en lin dont le col triangle dégringolait d'une épaule et un pantalon de toile qu'elle dû retrousser quatre fois et nouer d'une cordelette à sa taille ; elle acheva de se rendre confortable en nouant sa chevelure d'une tresse qui lui léchait les reins. Elle se regarda propre, vêtue et ardente et il lui sembla retrouver - avec près d'une dizaine de kilos de moins - celle qu'elle était avant son incarcération.

*

Elle se saisirait de la main tendue de Titus, pour sûr, car là était toute son énergie. Mais elle songea à Malvo qui ruminait au dehors et elle finit par le rejoindre qui sondait la nuit.

"J'imagine que j'ai un pieds dans le putsch, dit-elle comme pour rompre la glace. Qu'allez-vous faire maintenant ? Retourner chercher votre épée ? Votre équipe ? Recommencer quelque chose ailleurs ?"

Elle partit du principe qu'il tiendrait ses positions en dehors du coup d'Etat, comme c'était le cas quelques semaines auparavant lorsqu'ils s'étaient présentés. Ses camarades ne seraient pas pendus avant l'aube, peut-être certains avaient-ils survécu aux coups, peut-être Tilli avait-il fermé sa bouche mais pas ses yeux. Et puis son épée, elle devait signifier quelque chose pour lui, déserteur de l'Ordre ou non, il semblait y tenir.

D'une autre part cependant, elle s'intimait l'envie qu'il les rejoigne. Elle voyait s'aplatir sur sa poitrine le même nuage que ce terril qu'elle-même gardait entre ses côtes, celui laissé par ce que l'on a refusé de voir partir. Pour elle davantage que pour lui dont elle ne connaissait rien, et comme pour tempérer sa rapacité, elle s'autorisa un boniment.

"Si je ne reprends pas le trône je ne ferai jamais le deuil."


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Malvo
J'ai 39 ans et je vis en Anuire. Dans la vie, je suis mercenaire des Impavides et je m'en sors de moins en moins bien.

Je suis un rescapé, quelqu'un qui avait de l'importance.


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Etendu dans l’herbe, les souvenirs lui venaient, comme les hordes des monstres qui reviennent harceler les bonnes gens chaque fois qu’ils considèrent la sécurité comme acquise. La manière dont tout s’était brutalement stoppé, il y a de cela quelques années, mais aussi et surtout les moments d’insouciance et de bonheur. Malheureusement, avec le temps, les visages s’effaçaient inlassablement de son esprit, comme les dessins dans le sable avec la marée. Il lui semblait parfois, au réveil de ses courtes nuits, pouvoir tendre la main et la passer dans les cheveux de sa femme ou de sa fille pour brutalement prendre conscience que cela n’arriverait plus jamais. Repensant à ce qu’il avait dit, il prit la mesure d’à quel point les morts disparaissaient de la vie de ceux qu’ils laissaient derrière eux… Une seule chose lui restait pour combattre cet immobilisme et se permettre d’avancer à nouveau : se relever et se battre pour ce qu’il en restait dans ce monde.

Alors qu’elle venait s’asseoir avec lui dans l’herbe, sous la lune, elle commença à essayer de le convaincre, plus ou moins grossièrement. Il ne lui en voulait pas réellement, elle faisait ce qu’elle avait à faire peu importe le moment, ce qui était quelque part admirable. Elle brûlait avec ferveur d’accomplir sa quête et de reprendre le trône, après tout, alors pourquoi ne pas faire flèche de tout bois dans ce but ? Il commençait d’ailleurs à se dire, à mesure qu’il se faisait à sa présence, qu’elle se battait plus pour retrouver sa demeure que la couronne. Peut-être n’en était-elle-même pas consciente et cela la frapperait plus tard... peut-être pas… Elle aussi n’avait plus d’endroit où son esprit pouvait s’en retourner pour se reposer.

- Je n’ai pas le choix. Je vais devoir retourner à Pontblanc pour sauver mes hommes et récupérer mon épée. Si je leur laisse, je ferais honte à mes prédécesseurs… De plus, je ne peux pas me permettre de laisser ce porc la garder car elle a une valeur particulière, expliqua-t-il sans plus de détails, le regard dans le vague. Après ça… On verra déjà si je survis à cela dans un premier temps, se reprit-il finalement.

Ils passèrent un long moment, silencieux, à contempler les étoiles pour y trouver le courage de faire face aux prochaines batailles et aux doutes qui les accompagneraient immanquablement. Malvo rentra avec elle finalement, profitant du premier repas chaud depuis un moment et d’une bonne nuit de repos dans un lit. Après ce passage en prison, tout paraissait d’une agréabilité indécente, en particulier dans le regard d’un homme qui menait jusque là une vie presque ascétique. Dormant peu et ne s’adonnant que rarement aux plaisirs gustatifs ou de ceux de la boisson, il avait trouvé son repli dans une fuite de tout ce qu’il avait passé sa vie à tenter de défendre. Sa foi s’était tarie comme une flamme qui s’éteint et depuis, il ne croyait plus en la bienveillance du feu éternel. En cela, il était hérétique et il aurait dû finir au bûcher. Tout son drame se concentrait dans le fait que chaque fois qu’il risquait de mourir, il était miraculeusement sauvé au prix de la vie d’autres.

Un peu avant les premiers rayons du jour, lorsqu’il était temps pour lui de reprendre la hache de guerre, il se releva et s’éveilla le plus naturellement du monde. Son repos avait été véritablement court. Presque trop court à vrai dire. C’était exactement pour éviter de se laisser enchainer à un mode de vie si peu frugal qu’il avait tout rejeté et rejoint une petite troupe de mercenaires miteuse. Ils avaient eu la gentillesse de l’accueillir sans lui poser la moindre question sur son origine alors il était temps pour lui de rendre la pareille. Il sauverait leurs vies pour les uns et les vies de leurs amis pour les autres. Ne croyant plus en la possibilité d’un miracle ou la puissance des prières, il avait décidé de prendre les choses en main et de faire face à la fatalité, espérant certainement la chasser de son cœur en la combattant dans l’esprit d’autres.

Il fouilla un long moment la pièce à la recherche des armes et autres outils qui lui seraient nécessaires pour accomplir ses bonnes œuvres. Il n’était pas archer mais étant seul, l’arc abimé qu’il trouva serait plus que bienvenu. Les flèches qui l’accompagnaient étaient poussiéreuses pour la majorité mais à bien y regarder, étaient dans un meilleur état que leur propulseur. Un poignard de chasse trainait dans les cuisines de l’auberge encore endormie. Il s’en saisit simplement, espérant pouvoir le ramener plus tard bien qu’il ne se fasse pas la moindre illusion sur le sujet. Il lui était devenu coutumier de se battre dorénavant sans penser voir un autre jour venir. Voyant d’avance son propre cadavre subir les affres des flammes qu’on réserve à ceux que nul ne vient ramasser, il faisait face avec plus d’ardeur à ses adversaires et prenait des risques que nul homme ne prendrait sinon. Il se barda rapidement de son équipement et partit sans même profiter de la nourriture encore restante. D’autres en auraient plus besoin que lui, songea-t-il.

Son regard se porta un instant sur la forme emmitouflée que composait la jeune princesse dans son lit. Il pensa, avec un naturel qui le surprit, qu’elle, elle en aurait bien besoin dans sa quête de rébellion. Il prit le temps de venir s’asseoir sur son lit et de la regarder un instant. L’image qu’elle lui renvoyait le troubla, lui rappelant Lana. Elle devait avoir à peu près le même âge que sa fille lors de la dernière fois qu’il la vit. Dans un soupir, la mort dans l’âme, il se rattacha à de vieilles habitudes, il posa un instant une main légèrement sur son épaule et entonna une prière sincère pour la réussite de son entreprise avant de s’en aller discrètement.

A l’extérieur, Titus l’attendait patiemment. Il était assis dans l’herbe, non loin de là où Malvo s’était lui-même installé la veille, dans une tenue qui n’avait rien à voir avec l’armure et les vêtements blancs que portaient les paladins habituellement. Il avait même troqué son épée du temple pour l’occasion et pris un sabre d’importation. Il voulait visiblement rester difficilement reconnaissable et il n’était nullement nécessaire de prendre le temps d’y réfléchir pour comprendre pourquoi il s’était accoutré de la sorte.

- Tu as une dette envers moi, Titus. Tu veux t’en acquitter alors je vais t’y aider : protège la gamine parce que je ne pourrai plus le faire maintenant. Compris ?

- Tu ne me feras pas choisir ma voie. On avait fait une promesse, tu te rappelles ? « A la vie, à la mort ! Qu’importe ce qu’il arrive, on mourra ensemble », cita-t-il, la main sur le cœur.

Dans un soupir, il lui tendit la main pour l’aider à se relever et le fit promettre que s’il survivait, il servirait la jeune femme et son ambition.

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J'ai 24 ans et je vis où je peux, dans l'Anuire. Dans la vie, je suis fille aînée d'Aymeric Mosse Gawen de Lanasthël, Roi d'Anuire décédé d'une crise cardiaque et je m'en sors bannie du Royaume puisque j'ai convoité le trône.

Valla (Diablo) (c) Kyrie

L'autorité des pierres cernait le dialogue et s'étendait haut vers un plafond peint de fresques dévotes, soutenue par le renfort de colonnes murales aux corniches décorées. Trônait au milieu de la pièce une table massive en merisier pourpre affublée d'un chemin en velours piqué par des pinces d'or dans le bois et représentant l'ancien roi qui la fit construire embrassé - embrasé - dans le Feu Eternel. En bout de table à la place du Roi, Ulrich avait été installé et sanglé à une chaise qui le faisait paraître ridicule par sa taille. Ses yeux ne regardaient rien et roulaient volontiers vers le haut puis les côté, ses mains comme emmêlées demeuraient crispées au-dessus de ses genoux maigres d'une atrophie musculaire, et la couronne semblait menacer de tomber de son port de tête mal assuré à tout moment. La mort d'Aymeric devait céder le pouvoir à son fils malade - maudit, dirait-on - mais il paraissait évident qu'il avait besoin d'une régence, lui-même incapable de parler, et possiblement de comprendre.

A la droite d'Ulrich patientait la mère des deux héritiers renfermée sur elle-même, péniblement silencieuse depuis le départ du Roi. En face, Mélampe inconfortable dans sa robe à corset qu'elle ne portait pour ainsi dire jamais, bouillonnait déjà de ne pas s'être vue couronnée à la place de ce frère incompétent et enrageait de voir tant de fioritures tracées autour de l'évidence : elle était la plus à même de gouverner à cette table, selon elle. Le trio royal fut rejoint par le Maréchal et la Main du Roi qui se devait de refuser la régence, et qui nourrissait par ailleurs une affection particulière pour son statut de haute dignité ne souffrant pas du fardeau de la gouvernance. Mais si l'un d'eux était bien préparé et volontaire pour se saisir des rennes - et des reines - du pays, fût-ce en effet le Maréchal Benedict Gylbard Faramond.

La conversation enflait autour des capacités d'Ulrich. Né amoindri, absent, incompris, il coulait de source qu'il ne servirait qu'à mettre une tête de sang royal sur le trône, et le Maréchal s'en amusait avec orgueil.

"Le régent sera pour ainsi dire Roi, se gaussa-t-il d'un air occupé. Avec tout mon respect, Seigneur Ulrich, ajouta-t-il narquois.
- La régence doit revenir à la Reine, protesta Mélampe avec retenue. Voyons les choses comme elles le sont : mon frère ne fera jamais d'héritiers, ma mère devrait assurer la régence, moi après elle, et mon fils deviendra enfin Roi légitime. Vous ne serez pas immortel, Maréchal Faramond, vous ne survivrez probablement pas à Ulrich."

Sa voix persiflait tout son dédain. Mais le bon sens de la princesse se vit découragé par l'amertume de sa mère.

"Je viens de perdre mon époux, laissez-moi en paix avec cette régence. Par le Feu, n'est-ce pas suffisant d'avoir accouché d'une fille, puis d'un animal ? Ne suis-je pas assez maudite par ma condition de n'avoir personne pour succéder à mon mari, lui mort si prématurément ?"

Mélampe eu un profond dégoût pour sa génitrice qui méprisait bien assez le paternel de son vivant, et qui se servait d'une pseudo détresse pour s'en remettre à un homme de guerre violent et usurpateur.

"Dans ce cas, je peux le faire. Je peux assurer la régence."

Benedict la considéra d'un faux respect de bienséance mais contenait une moquerie dans ses yeux. Il poursuivit d'un air paternaliste qui tranchait avec son discours.

"Allons, allons. C'est tout de même plus simple que je m'occupe de cela, j'ai bien l'habitude de diriger des hommes - je sais que feu Aymeric notre Roi vous a gâtée de son admiration mais il s'agirait de redescendre : votre père n'est plus. Lorsque je le rejoindrai à mon tour, alors vous aurez tôt fait de régenter."

Entendre le prénom de son père dans la bouche infâme du Maréchal fit imploser Mélampe qui savait par ailleurs trop mal se contenir. L'inactivité passive et complaisante de sa mère l'achevant, elle abandonna toute raison et tenta de se jeter sur Benedict mais, empêchée par le carcan de sa tenue, il fut aisé pour la garde de la saisir par la taille et de la soulever. Le Maréchal quant à lui joua les faux airs effrayés et la Reine dont la complicité avec le militaire était de plus en plus suspecte le mima avec outrance. La Main se plaça au devant d'elle pour lui intimer une parole rassurante, mais il avait étonnamment le timbre de Malvo et prononça juste une prière.

*

Mélampe s'éveilla de ce souvenir la pensée lourde d'une nuit profonde après des semaines de cachot et tenta de trouver du sens à la véracité  de son rêve.

Mais elle ne n'aperçu pas Malvo dont la voix l'avait pourtant visitée.
Ni, bien sûr, la Salle de Conseil et tout le théâtre de son coup de grâce.

Seulement dans le lit d'en face elle vit Krah qui dormait paisiblement. Le jeune homme devait être à peine moins âgé que la princesse, des bouclettes blondes légères comme du lanugo dansaient sur ses arcades joueuses et son nez retroussé toisait des lèvres d'une grande finesse. Sa mâchoire triangulaire s'ancrait sur un port de tête confiant et sa silhouette filiforme se détaillait sur un ventre sec qui plongeait dans des hanches étroites. A son chevet, le sexagénaire dont elle apprit qu'il se nommait Adeluvior somnolait épaissement.

Elle se leva en silence pour ne pas troubler le souffrant et son obligé et rejoint les deux hommes à l'extérieur.

*

Elle les surprit dans un moment de fraternité qui lui fit s'arquer d'un sourire. Elle considéra l'arc que Malvo avait subtilisé avec intérêt alors que dans le secret elle s'était déterminée à soutenir le projet du paladin. Elle ignorait ce qui la décidait pour une telle mission suicide, mais toujours est-il qu'elle était là et bien désireuse d'y prendre part - une façon de le remercier pour lui avoir sauvé la vie contre la salamandre, ou en tous cas, c'était ce qu'elle s'était trouvé à penser.

"Il ne me semble pas que les épéistes de l'Ordre aient une réelle formation au tir ... insinua-t-elle faussement sournoise. Si vous voulez qu'il serve, je vous propose de vous alléger de cet arc."

L'héritière était en effet connue pour son habileté à la chasse. Dans une pièce du fort toute dédiée à cette lubie qu'elle partageait avec son père depuis l'enfance - père qu'elle avait surpassé depuis - trônaient les trophées de ses plus ambitieuses traques : des bois de cerfs à en faire pâlir l'envergure d'un albatros ou une massive tête de patriarche sanglier entre autres choses mais aussi des exotismes de ses voyages diplomatiques (où on lui cherchait, accessoirement, un époux) dont un renard argenté des terres glacées. Que Titus et Malvo la croient capable ou non, ils obtempérèrent à lui confier l'arme de tir en se disant que la princesse devrait fatalement se tenir éloignée du danger pour s'en servir.

Ils partirent donc trois pour sauver les boiteux malodorants de Malvo avec ce qui ressemblait grossièrement à un plan : en perforant le bourreau de la pendaison d'une flèche, Mélampe créerait la diversion qui permettrait au capitaine de délivrer ses compagnons ; du même temps, Titus, qui connaissait bien Pontblanc puisqu'il avait aidé à orchestrer la délivrance de son ami, irait récupérer les armes. Le lieu de rendez-vous était l'auberge de laquelle ils repartiraient derechef vers un nouveau point de chute.


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Malvo
J'ai 39 ans et je vis en Anuire. Dans la vie, je suis mercenaire des Impavides et je m'en sors de moins en moins bien.

Je suis un rescapé, quelqu'un qui avait de l'importance.


copyright: aenaluck

L’aube arrivait à grand pas alors qu’ils avançaient aussi vite qu’ils le pouvaient sur la route. Retourner à Pontblanc prendrait du temps mais ils savaient qu’ils arriveraient sans retard. De plus, leur plan, aussi simple soit-il, pouvait fonctionner s’ils se trouvaient être assez efficaces pour le réaliser jusqu’au bout. Ce serait une bataille éclair assurément mais pas une mission suicide à bien y réfléchir. De toutes manières, Malvo était décidé à se sacrifier si la nécessité s’en ressentait, plus encore si la vie d’un de ses compagnons était menacée… Il la regardait par intermittences. Elle serait probablement très utile pour la réussite de leur plan de sauvetage désespéré mais il ne pouvait s’empêcher de se sentir un peu déçu qu’elle se soit réveillée. Si elle était restée bien sagement dans son lit, il n’y aurait pas eu lieu pour lui de s’inquiéter qu’elle soit blessée par sa faute…

Arrivés en sortie des bois qui bordaient la rivière Sylvarone, ils purent voir un paysage majestueux se dessiner sous leurs yeux dans le soleil levant de l’aube. Ils n’avaient pas eu le temps de s’y attarder la dernière fois qu’ils avaient mis les pieds dans ces lieux mais la plaine fendue d’une rivière aux poussières d’argent sur laquelle était construite la petite ville marchande inspirait une certaine sérénité à l’observateur. Ils se regardèrent un instant avant d’engager leurs pas vers leur part respective du plan. Le doute s’invitait toujours dans l’esprit des guerriers avant la bataille, plus encore lorsque leur nombre est faible… Les risques étaient grands de ne pas parvenir à survivre mais il fallait tout de même se donner à fond pour réussir.

Ils continuèrent en direction de la ville et de sa place mais se séparèrent en dernière minute pour être prêts à faire leur part. Si tout se passait correctement, Mélampe abattrait le bourreau avant qu’il ne puisse exécuter les jeunes guerriers et Malvo se lancerait dans la mêlée pour les sauver des gardes avant de prendre la fuite. L’agitation ferait sortir la milice de sa garnison et permettrait à Titus d’aller faire un tour à l’intérieur de cette dernière et de pouvoir faire main basse sur les biens mal acquis par les gardes au fil du temps. Il leur suffirait de fuir après, par la rivière, pour pouvoir se soustraire à tout risque de représailles.

Alors que Malvo aida un peu la jeune femme à monter sur un toit, il se rendit compte que malgré lui, il était en train de mettre les premières pierres à l’édifice de sa rébellion future. Comment qualifier sinon un acte prémédité visant à empêcher la justice, aussi injuste soit-elle, de se dérouler ? Il serait un rebelle, tout comme elle, et ses hommes seraient redevables de cette cause par la suite. Il comprit bien qu’elle offre son aide généreusement, elle aurait ce qu’elle voulait. Se sentirait-il lui aussi reconnaissant ? Deviendrait-il son bras droit impitoyable qui la protégerait et opérerait dans l’ombre à faire avancer ses projets ? Dans un soupir, il la regarda partir se mettre en place avant de laisser paraitre un sourire. Refaire partie intégrante d’une cause ne lui semblait plus être une perspective si sombre…

Sur la place, la foule se bousculait avec des fruits passés pour châtier d’une honte légitime les condamnés avant leur pendaison. Ils arrivèrent peu après et furent mis en place sur l’échafaud. Il n’en restait que trois sur les quelques-uns qui lui avaient été confiés. Ils étaient si émaciés et affaiblis qu’il douta un peu de leur capacité à fuir par la suite… Le poing serré, il se promit qu’il prendrait la tête du sergent qui était la cause de toutes leurs souffrances et pour les outrages qu’il faisait subir à ses prisonniers sans le moindre remord. Le très saint livre éduquait à garder sa lame de châtier les fils du feu éternel et de la garder pour les êtres monstrueux qui envahissaient notre monde. Pour Malvo, un être aussi mauvais ne valait pas mieux que la salamandre qu’il avait abattue quelques mois auparavant. A vrai dire, il serait même préférable de purger le monde de ce genre d’engeance démoniaque en premier lieu car pourquoi offrir le domaine des dieux à de tels êtres.

Après avoir passé sa dague de chasse à sa ceinture, cachée sous sa tunique, il avança dans la foule, sur son côté, attendant le tir de la jeune chasseresse pour se mettre en action. Plusieurs gardes échangèrent des mots discrètement en le pointant discrètement du doigt avant d’avancer dans sa direction. Son regard noir et sa mâchoire serrée devait donner quelques indications sur la teneur de ses intentions et son imposante présence. Ayant lui aussi vécu la dénutrition qui semblait le traitement standard en ces lieux, son apparence avait évolué pour être plus longiligne et aiguisée qu’elle ne l’était auparavant. Il partageait en somme une ressemblance frappante avec l’arme dont il usait fréquemment.

Le sergent était là lui aussi, prêt à annoncer la peine capitale et la raison de celle-ci à un attroupement qui ne souhaitait que contempler la mort de près, une fois de plus. Ces badauds devenaient de sanguinaires juges dès lors que leur responsabilité était mise de côté et que leur égo était brossé dans le bon sens. Ils savaient qu’ils auraient ici le droit de défouler leurs plus sombres penchants et la raison pour laquelle cette situation pouvait avoir lieu n’avait en somme que peu d’importance en réalité. Leur vie était sans doute dure dans ces champs sous une chape de plomb et sous la menace de monstruosités prêtes à abattre femmes et enfants littéralement à leurs portes. L’infâme bourreau parut de derrière l’estrade sur laquelle se trouvaient les jeunes condamnés, portant son masque écarlate.

Alors qu’il s’avançait en direction de la poignée prévue à l’effet de permettre aux rebus de la société de faire le grand saut, une flèche siffla dans l’air et vint se ficher sans mal dans son torse. Ce dernier tourna de l’œil et s’effondra peu après dans un silence de mort. Une seconde flèche manqua d’abattre le sergent, ce qui le fit reculer et hurler des ordres à ses hommes. Les deux soldats qui étaient arrivés proches de Malvo pour le questionner lui tournèrent le dos légèrement pour découvrir la source de l’agitation l’espace d’un instant. Cette imprudence serait leur dernière car, avec une rage fabuleuse, l’ancien paladin tira le poignard et vint trancher violement la gorge du premier des deux, ce qui fit gerber le sang vigoureusement sur le meurtrier, le garde et une fermière venue observer la colère du peuple. Le second eut à peine le temps de se retourner pour comprendre ce qui se passait que dans un estoc sa trachée fut oblitérée avec une de ses vertèbres. L’attaque, plus impressionnante que la première mit en marche un rapide mouvement de panique, ce qui fut plus que suffisant pour que Malvo se saisisse d’une épée en plus de sa dague.

Des gardes avancèrent rapidement vers l’estrade pour mener à bien la mise à mort à la place de l’exécuteur, dans le respect des ordres de leur dirigeant. Là encore, c’était sans compter sur le chevalier déchu qui se mit à courir dans leur direction. L’un des quelques courageux qui lui faisaient face enclencha la poignée et les quelques hommes qui devaient être tués sentirent le sol se dérober sous eux finalement. La chance qu’avait Malvo, c’était que le sergent voulait donner un grand spectacle en les pendant haut et court, ce qui fit qu’ils n’étaient pas morts instantanément. Abattant son épée sur un garde, il lui sépara un bras du reste du corps avant de s’attaquer au suivant. Le second n’eut guère plus de chance car, parant le coup de l’épée de ses deux mains, il ne put réagir au poignard de son autre main qui vint traverser sa mâchoire inférieure et son palais. Le chassant d’un coup de pied dans la direction du dernier de ses opposants, Malvo profita du déséquilibre qu’il provoqua pour tenter de décapiter son dernier adversaire pour voir l’épée se casser en deux au milieu de son cou.

Soufflant en voyant qu’il avait le temps de sauver ses jeunes alliés, il se saisit d’une hache restée là pour couper les cordes des différents « criminels » sans distinction. Si tous n’eurent pas la chance de survivre à ces longues dizaines de secondes de pendaison, les trois qui étaient des siens s’agitèrent sitôt tombés au sol. Se retournant vers la foule, il vit qu’un petit garçon était en train de pleurer en regardant dans leur direction. Ce devait être le fils de l’un des gardes ou du bourreau. Il laissa quelques secondes aux différents rescapés pour se relever et descendit de l’estrade pour les libérer de leurs liens.

- Fuyez vers les quais et prenez une barque ou volez des chevaux si vous voulez sauver votre vie. Mon œuvre n’a pas encore touchée à sa fin, ordonna-t-il, toujours enragé.

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