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 La philosophie est une pizza | Anouchka

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7ei5.pngMise en Situation


L'année de terminale commence avec douleur pour Sarah qui vient de perdre sa jumelle. Celle de Claude l'ennuie, orgueilleux enseignant de faculté propulsé au remplacement en lycée. Mais une connexion pourtant opère entre le tuteur et l'élève, elle est remarquablement intelligente. Et quelque part, il lit en elle la solitude de sa propre jeunesse.


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Claude
Vincent

J'ai 40 ans et je vis à Nancy, France. Dans la vie, je suis prof de philo et je m'en sors bien. Sinon, grâce à ma malchance, je suis divorcé et je le vis plutôt dans l'alcool. J'ai néanmoins la garde partagée de deux enfants, Maxime et Axelle, et qui me comblent.

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La nuit entre comme une masse
de mer vide et de caverne,
elle se répand sur les bords
de l’alcool et de l’insomnie,
elle mord les mains du malade
et le cœur des mendiants,
et dans la blancheur des pages
la nuit entre aussi.

Callabero

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La pluie boueuse dégouline son froid sur les pavés soucieux de la ville et noie ma terrasse d’un lourd battant d’eau. Un café noir, serré, invoqué par le grondement mécanique de la Senseo et une clope douce-amère tentent d’assouplir le brouillard de vin rouge dont la carcasse vidée gît sur la table de la cuisine. Lorsque les enfants ne sont pas là, le rangement n’a aucune importance. Du temps perdu, vol d’heures précieuses que je gâche de Bordeaux de toutes manières, mais que j’emploie malgré le coton vaporeux de l’ébriété à travailler. Complexité à mille lieues, incomparablement incomparable (incommensurables dirait le vieux Kuhn), avec ce que je vais enseigner aujourd’hui : hier soir je discutais la cohérence, l’incohérence, de l’esthétique transcendantale avec mon collègue kantien – et que pourrait-il connaître, pucelle de Kant, d’une sensibilité qui le transcenderait ? – et ce matin je fais ma rentrée des petites classes. Presque dix ans d’assiduité scolaire et les voilà baignés dans la philosophie pour la première fois dans leur toute dernière année d’études, lorsque la médiocrité critique les a déjà pourris et la motivation grandement abandonnés.

Ainsi donc suis-je contraint d’enseigner quelques heures par semaine en lycée. Nulle question de me reconvertir, car déjà l’enseignement universitaire est un peu trop superficiel avant le Master, mais leur professeur vieillissant ayant été fauché avant l’heure, il a fallut faire jouer l’illogique syllogistique de l’Education Nationale pour que je me retrouve remplaçant provisoire. Ils n’auraient pas pu prévoir quel vieux bouc des bas-fonds je serais. J’écrase la cigarette et expédie l’espresso avant de m’habiller sans trop de hâte. Je suis en retard, comme toujours. Temps et durée sont bien différents. Le temps clame que je suis déjà à la bourre de cinq minutes alors que je n’ai pas encore quitté l’appartement, mais pour les gentils petits mineurs en rangs sagement dépareillés devant la porte, ça doit déjà faire deux fois l’éternité qu’ils m’attendent – en espérant que dans une ou deux éternités encore, ils pourront faire confiance à l’aiguille qui donne le quart et tenter la légende urbaine qui suggère qu’après l’heure, c’est plus l’heure, et rentrons chez nous. Je n’ai pas besoin de presser le pas : voisin du lycée, je le rejoins en chat de sorcière par les ruelles pavées de la ville, promises malchances dans mes boucles geais.

Manque de peau pour eux donc, et sûrement pour moi, j’arrive à huit heures treize et leur ouvre la porte. J’entre avant eux, collé de pluie polluée, cheveux dégoulinant leur humidité dans ma nuque, et fait tomber le manteau nonchalamment sur le bureau. C’est stupide, ces estrades : les salles comptent 30 personnes, c’est absolument inutile de se percher pour être vu – en voilà une nouvelle lubie de mégalos de l’enseignement, être vu, et que les enfants doivent lever la tête pour nous voir, nous précepteurs de contenu prémâché, sans saveur, identique dans toutes les salles qui suit le menu, ou programme comme ils disent, pour que le troupeau passe cet examen uniformisé qui les lisse. L’estrade dans une salle si malingre, c’est comme signer très grand un livre d’une nullité qui justement est sans nom – je ne vise absolument pas l’éditeur d’Onfray bien sûr, et n’est-ce pas non plus de l’ironie … Le bois résonne son architecture démodée sous mes pieds et je m’assois sur le bureau, ennuyé d’attendre que les sauvageons s’installent, regrettant mes petits universitaires déjà à leur table à l’heure où j’arrive d’habitude. Ce n’est pas parce qu’ils sont mineurs qu’ils devraient avoir  besoin de permission pour entrer. Le protocole est infiniment stupide.

Une fois chacun à sa table et le brouaha de la quincaillerie des trousses achevé, je m’exprime, voix calme et grave, portant lugubrement sur le fouettement violent de pluie morne au carreau.

« La prochaine fois entrez sans m’attendre, les salles sont ouvertes. Bonjour à tous. »

Corbeau de mauvais augure, je quitte ce perchoir que décemment j’exècre pour m’installer à leur niveau, adossé au mur équipé de radiateurs côté fenêtre, au chaud et un peu au dehors tout à la fois.

« Je m’appelle Claude Vincent, je suis chercheur au CNRS en épistémologie et bioéthique, c’est-à-dire grosso modo en philosophie des sciences. J’enseigne en licence et en master et provisoirement chez vous. Vous ne m’aurez probablement pas toute l’année, du moins je l’espère, et vous verrez que vous aussi. »

Un temps laissé à ces regards incrédules de voir un professeur qui ne se passionne pas pour le lycée. Soyons clairs et cristallins : j’affectionne l’enseignement, à tout public, et suis moins élitiste que je n’aimerais l’être – nourrir un penseur comme donner à penser, c’est bon pour mon narcissisme, entre autres intérêts. En revanche, ce qui me renvoie des remontées gastriques à me trouver en cette salle vieillissante, c’est ce qui gravite autour de l’enseignement secondaire. Les élèves en pragmatiques efficaces, poussés au derrière par les démons angoissés de l’examen final, plutôt qu’en passionnés curieux. Les huit heures de cours par jour pour ne laisser aucune place à l’autonomie intellectuelle. La cantine restreinte à un seul bout de pain par élève. Le programme, ce programme, qui aseptise et érode le professeur au fil des ans. Une ribambelle d’auteurs morts, virilistes, trop complexes pour être enseignés en si peu de temps ; une chiée d’extraits de textes classiques sans leur contexte qui ne veulent plus rien dire, et l’on ferait de Nietzsche un esclavagiste ou de Descartes un suicidaire. Mâchoire serrée dans l’étau du silence, je reprends déambulant de long en large comme fauve en cirque.

« Nous allons balayer les rudiments de classiques philosophiques, et quelques points de méthode, pour que vous puissiez aborder le bac comme les bons petits soumis au protocole que nous devons tous être et devenir. Je ne suis pas le plus habilité à vous y préparer mais j’ai la prétention de pouvoir répondre à toutes vos questions substantielles … Ca veut dire de contenu. Et si vous souhaitez aller plus loin, surtout, je suis votre homme. »

Une bouteille à la mer de leur surmenage scolaire. Ils n’ont pas à attendre d’eux-mêmes ce que la société attend d’eux. L’intérêt est ailleurs, dans le fait d’être moins, ou d’être plus, ou d’être autrement. Je m’assois sur l’estrade, en son centre, à vingt centimètres du premier rang. Je ne les regarde pas. Je cherche des mots pédagogues à l’exigence de la philosophie dans le poster du fond – un poster d’anglais avec lequel j’invoque Locke et Hume à mes côtés pour l’inspiration.

« Essayez de voir la philosophie comme une pizza. La logique de votre raisonnement, c’est la pâte. La méthodologie, c’est la sauce tomate. Tout ce que vous rajoutez comme garniture, ce sont les arguments – d’auteurs, ou les vôtres. Les livres de terminale sont très bien faits pour trouver les arguments d’auteurs dans les textes, servez-vous en, c’est aussi ce que l’on utilise en première année de licence. Avec la pizza philosophique, vous ne gagnez pas du gras, vous gagnez surtout de l’égo. Mais cette année, vous êtes probablement surtout lancés pour rafler une bonne note. »

Quelques sourires, les jeunes apprécient la métaphore. J’avance, et j’apprends comme eux – et comme eux, lorsque je serai à l’aise, il en sera déjà fini.

« Je ne fais pas l’appel, pas plus que j’interroge les élèves en classe. Vous aurez tous la moyenne à ma matière, du reste, c’est entre vous et l’examen. Je donne des devoirs à faire à la maison parce qu’il me faut bien des notes, mais vous pouvez faire pendant le cours. Allez sur votre téléphone si ça vous chante, mais en silence. Je souhaiterais que vous soyez à carreau si quelqu’un entre, c’est tout. Si vous avez une question à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, vous avez mon adresse mail dans votre ENT – nous aurons étudié tout le programme, et votre réussite dépend de votre acharnement. Je ne m’occuperai nullement de votre assiduité car je ne suis ni votre papa, ni votre conscience. Si vous n’avez pas de question, je vais commencer le cours. »



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Sarah Meaulnes
J'ai 16 ans et je vis à Nancy, France. Dans la vie, je suis lycéenne en classe de terminale et je m'en sors pas si bien que ça en dehors des études. Sinon, grâce à ma chance, je suis célibataire et je le vis plutôt avec indifférence.

Je suis née à Arles, de père inconnu et d’une mère de quinze ans. J’ai donc été élevée par mes grands-parents maternels, tout comme ma sœur jumelle, Ophélie. J’ai sauté une classe et reste en avance dans certaines matières. Pour des raisons de travail, mes grands-parents, ma mère, ma sœur et moi avons déménagé à Nancy il y a six ans. Ici, j’ai une meilleure amie, qui s’appelle Diane, sinon, avec les autres élèves, je me sens plutôt en décalage, d’autant que je suis la plus jeune de ma classe. Quant à Ophélie, elle est morte l’été dernier dans un accident de montagne…
Pendant l’été précédent, Sarah était partie dans les Pyrénées avec sa sœur jumelle, Ophélie. Leurs grands-parents maternels, car c’étaient eux qui les élevaient, les avaient autorisées à partir toutes les deux seules, sans « chaperon ». Elles s’en réjouissaient d’autant que c’était une région qu’elles trouvaient magnifique. Et cela avait été une grande première, car les grands-parents de Sarah et Ophélie avaient un peu tendance à couver leurs petites filles. Les jeunes filles avaient donc fait de splendides randonnées jusqu’à celle qui avait viré au cauchemar.
Comme à chaque fois, avant de partir, mesure de prudence élémentaire, elles avaient signalé à l’hôtel quel parcours elles comptaient prendre et à quelle heure elles pensaient être de retour. Mais, elles avaient oublié de recharger leurs téléphones. Elles les laissèrent donc à l’hôtel.
Toujours est-il que lors d’un passage plus difficile, Sarah avait fait une mauvaise chute et qu’Ophélie avait voulu lui porter secours. Au lieu de quoi cette dernière avait eu un accident mortel. Et Sarah y avait assisté, impuissante. Comme elles ne rentraient pas à l’hôtel, leur absence avait été remarqué et les gérants de l’établissement avaient envoyé les secours en montagne sur le parcours que les adolescentes avaient indiqué. C’est ainsi que Sarah, frigorifiée et inconsciente et Ophélie, pour qui ils ne pouvaient plus rien furent retrouvées. Sarah se réveilla à l’hôpital de Pau, avec ses grands-parents auprès d’elle, grands-parents qui avaient dû lui confirmer la triste nouvelle, qu’elle avait déjà pu deviner.

Elle s’était fait une fracture de la cheville et à la rentrée de septembre, elle avait encore plâtre et béquilles. Et elle s’était renfermée plus que jamais. Elle n’était pas dans la même classe que Diane, mais celle-ci avait pris ses affaires et accompagnée jusqu’à sa classe pour l’aider. Les treize minutes d’attente du professeur, là, debout, en appui sur ses béquilles lui avaient paru durer une éternité. C’était une position inconfortable et fatigante, mais si elle s’asseyait par terre, il n’était pas sûr qu’elle parvînt à se relever seule.
Finalement, le professeur arriva et Sarah s’installa tant bien que mal. Elle écouta ensuite Monsieur Vincent. Elle nota au passage qu’il était prêt à approfondir les sujets abordés en cours avec les élèves qui le souhaiteraient. Tout comme nota le fait de pouvoir lui poser des questions par mail également. En un sens, timide comme elle l’était, cela l’arrangeait. Mais, pour l’instant, à ses yeux, il était clair et non, elle n’avait pas de question à poser dans l’immédiat.


"Whoever saves one life saves the world entire"

"De la musique avant toute chose"
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Claude
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J'ai 40 ans et je vis à Nancy, France. Dans la vie, je suis prof de philo et je m'en sors bien. Sinon, grâce à ma malchance, je suis divorcé et je le vis plutôt dans l'alcool. J'ai néanmoins la garde partagée de deux enfants, Maxime et Axelle, et qui me comblent.

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Un silence haché de pluie ponctue cette rapide présentation et m'intime d'entreprendre en effet le cours. Ils ont l'air d'être déjà las, peut-être nourrissant l'espoir que la première séance au moins serait si bien abreuvée de formalités que nous n'aurions pas le temps d'entamer du contenu. Perdu. Vu la masse de thématiques que je dois aborder, sans mentionner les points de méthodologie, je n'aurai pas trop de toutes les séances qui me sont accordées. Ce programme est d'une densité surréaliste, résumer des millénaires de pensée humaine en dix mois de cours est un foutage de gueule quasi pathologique, car alors où est la place pour mobiliser les arguments dont je suis censé leur bourrer le crâne ? Où est la place, enfin, pour la philosophie ? Et pourquoi surtout la faire intervenir si tard ?

"On va commencer par le concept de vérité."

Je me lève et entame mon exposé faisant des longueurs sur le petit carrelage maculé de traces boueuses. La vérité c'est tout le problème de l'épistémologie, c'est donc tout le problème de ma spécialité et, dans une certaine mesure, c'est tout le problème de mon divorce. La vérité en effet, c'est ce que mon ex-femme s'est échiné à me cacher. Un pincement de lèvres sonde le cynisme de ma misanthropie. Claude le Diogène des coeurs et des draps, quelle ironie.

"On peut d'abord la définir simplement." Je me hisse en légèreté sur l'estrade pour m'approprier le tableau noir encore humide du passage des employés d'entretien. "Une affirmation est vraie si elle représente un fait réel." Je note faisant souffrir la craie, ou le tableau, ou les deux entre mes doigts [VRAI -> AFFIRMATION = REALITE]. Je les observe un instant et note dans le vague de leur regard qu'une distinction ne se fait pas en eux. "Il n'y a qu'une phrase, ou une pensée qui peut être vraie ou fausse, on est d'accord ? Les faits ne sont pas vrais ou faux, ils sont juste existants. Les phrases qui se rapportent aux faits sont, elles, vraies ou fausses." Et déjà la dichotomie commence à se faire dans leurs esprits. "En d'autres termes, la vérité c'est quand ce que je dis d'un fait est conforme à ce fait dans la réalité." J'appuie ma phrase en remontrant l'imbécile schéma au tableau.

Je m'assois sur le bureau, trop tenté par l'idée de les titiller plutôt que de les gaver d'auteurs dès la première heure - il semble que par ce temps de merde, ils aient cruellement besoin d'un peu de vie. Quelle malédiction pour eux de commencer cette semaine avec moi. "Si je vous dis que j'suis riche, vous imaginez bien que c'est faux, vu que j'suis prof." Je suis un peu mauvaise langue, prof en fac ça paie pas mal. "C'est donc que la phrase Je suis riche. ne correspond pas à la réalité de mon compte bancaire. Elle est fausse, c'est facile." Je laisse un temps, ça fait longtemps qu'ils ont compris. "Mais si je vous disais : Si j'étais riche, j'irais en vacances. comment dire si c'est vrai ou faux ?" Je les sonde. "Comment dire si cette phrase est vraie ou fausse, puisqu'elle n'a pas de fait réel auquel elle fait référence ?" Un sourire en coin les estoque, et je me relève avant de les laisser embrayer. "C'est ce qu'on appelle la vérité de cohérence. Cette phrase ne décrit aucune réalité, mais pourtant, elle peut être considérée vraie parce qu'elle est cohérente. On s'imagine assez bien qu'avec de l'argent, j'irais en vacances, même si je n'ai pas d'argent actuellement."

Je passe dans les rangs, essaie de m'accrocher à une oeillade confiante, m'arrête sur le détail discriminant des béquilles d'une jeune fille. Ses cheveux au carré frangé droitement encadre une finesse maintenue dans son visage, une douceur d'yeux qui peut-être rêvent d'ailleurs, de vacances justement, ou d'argent pourquoi pas. "Nouveau problème." Je regarde son pied plâtré en quête d'un exemple facile. "Si je dis : Votre camarade s'est blessée au pied vous seriez tentés de me donner raison, et de dire que c'est vrai, vu le plâtre. Mais si en réalité ce n'est pas son pied mais sa cheville, le bas de son tibia, ou un orteil qui est douloureux, alors nous aurons dit quelque chose de faux parce que nous sommes mal renseignés. Vous voyez, la vérité est inséparable de la connaissance, et la connaissance manifestement ne peut pas seulement se baser sur l'observation." Je retourne au devant des autres élèves et, passées ces quelques problématiques récréatives, nous attaquons l'explication de quelques arguments d'auteurs morts rébarbatifs. La suite du cours se déroule sans spécificités.

*

La fin de séance me voit probablement aussi vanné que les élèves. Il m'est ardu d'être pédagogue, la définition des concepts ne me vient pas instinctivement puisque les étudiants y sont sensibilisés, et j'ai parfois du mal à me mettre dans la peau d'un tout nouveau lecteur de philosophie - les phrasés de Descartes me semblant aller de soi au fil des ans. Tous s'échappent promptement vers le prochain professeur, mais la jeune élève à frange a plus de difficultés à manoeuvrer la lourdeur de son sac avec l'encombrement de ses béquilles. Je me penche donc pour le lui soulever avec paternité, et me risque à un trait d'humour pour conjurer ses prunelles moroses. "Alors, au final, c'est la cheville ou le pied qui pose problème ?"


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Sarah Meaulnes
J'ai 16 ans et je vis à Nancy, France. Dans la vie, je suis lycéenne en classe de terminale et je m'en sors pas si bien que ça en dehors des études. Sinon, grâce à ma chance, je suis célibataire et je le vis plutôt avec indifférence.

Je suis née à Arles, de père inconnu et d’une mère de quinze ans. J’ai donc été élevée par mes grands-parents maternels, tout comme ma sœur jumelle, Ophélie. J’ai sauté une classe et reste en avance dans certaines matières. Pour des raisons de travail, mes grands-parents, ma mère, ma sœur et moi avons déménagé à Nancy il y a six ans. Ici, j’ai une meilleure amie, qui s’appelle Diane, sinon, avec les autres élèves, je me sens plutôt en décalage, d’autant que je suis la plus jeune de ma classe. Quant à Ophélie, elle est morte l’été dernier dans un accident de montagne…
Sans qu’on pût dire qu’elle l’espérât, Sarah s’attendait à fiche de présentations et autres formalités en plus de l’explication de ce qu’était la philosophie plutôt qu’à une entrée au cœur de sujet. Elle en fut donc surprise. C’était pour le moins inhabituel au lycée, mais plus intéressant comme première journée de cours qu’à l’accoutumée, à ses yeux en tous cas. En même temps, comme il était chercheur au CNRS et non professeur de lycée à la base… Ceci expliquait sans doute cela.
En tous cas, la jeune fille écoutait attentivement ce que Monsieur Vincent avait à dire sur la vérité tout en prenant des notes le plus complètes possible. A chaque question qu’il posait, elle réfléchissait. Participer, qu’elle eût une bonne réponse en tête ou non était tout simplement hors de question ! D’autant que cela voulait dire attirer l’attention sur elle et elle avait cela en horreur ! Néanmoins, elle fit un signe d’assentiment quand il énonça que seules les phrases et pensées étaient vraies. Effectivement, sans aller jusqu’à dire qu’un prof fût pauvre, ce n’était pas le métier susceptible de rapporter le plus.

Sarah remarqua au passage que les exemples de Claude étaient concrets, et, à ses yeux, aidaient donc efficacement à comprendre ce qu’il expliquait. Quand il exposa ce qu’était une vérité de cohérence et son exemple, une question naquit dans l’esprit de l’élève. Mais, il n’était pas envisageable l’espace d’un instant de la poser devant ses camarades. Elle l’écrivit donc dans un coin de sa feuille. Soit elle la poserait de vive voix au professeur à la fin du cours, si elle l’avait suffisamment à l’esprit soit, ce soir-là en relisant son cours, en corrigeant d’éventuelles fautes, elle lui enverrait un mail.
En la prenant pour exemple, il touchait au sujet de la méthode empirique. Elle se souvenait d’avoir lu la position de Descartes sur la question et qu’il entrait en opposition avec cette pensée par son rationalisme. Mais, là, à l’instant T, elle ne se souvenait pas plus précisément de ce qu’il avait dit et n’était pas en état de chercher ce qu’il en était. De nouveau, elle écrivit une note en marge pour relire Descartes et se rafraichir ainsi la mémoire.
Elle écouta le reste du cours toujours aussi attentivement, le prenant en note avec toujours autant de sérieux. Le cours étant terminé, elle rassembla et rangea ses affaires. Ne voulant pas être prise dans un mouvement de foule, elle attendit que le reste de la classe ait quitté la salle. Quand elle vit les rangs s’éclaircir, elle se pencha pour ramasser ses béquilles, tombées durant le cours. Cela lui demanda des contorsions qui n’étaient pas des plus aisées. Et elle devait encore mettre son sac sur son dos, or il était assez lourd. Elle voulait le poser sur sa table, lorsque son professeur vint à sa rescousse en soulevant le dit sac.

« Merci professeur » commença-t-elle, polie.

« C’est ma cheville… » répondit-elle, d’une voix atone.

Bien que douloureuse, sa cheville n’était ni le seul ni le plus grave problème de Sarah. La mort d’Ophélie était bien plus difficile à vivre. Et à cette pensée, le visage de la jeune fille s’assombrit.

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Claude
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Je la considère s'assombrir, la voix jaspée de solitude, ou peut-être d'un embarras causé par mon indiscrétion. Je ne peux m'empêcher de repenser à l'exemple antérieur où mon erreur a illustré mon propos - c'est en effet la cheville et non le pied qui lui est douloureuse, contrairement à ce que j'avais scandé. L'empirisme, ça ne fonctionne que si c'est fait correctement - et c'est d'ailleurs pour ça que je le préfère au rationalisme, car alors le réel sert bien d'étalon à la vérité. Autrement, un esprit peut bien imaginer tout et son contraire, qui pourra lui affirmer qu'il est contradictoire ?

Je m'égare.

Un sourire, puis elle comme moi en revenons à nos vies quotidiennes. Elle a cours peut-être, je n'en sais rien. En tous cas à titre personnel, je suis supposé récupérer les enfants pour la semaine. Je renfile mon manteau et dévale les marches du lycée toujours en retard, accueilli sous cette pluie qui sonne comme un poème de Poe, déjà harcelé par la sonnerie du téléphone. Gabrielle.

"T'es où ? Déjà que tu devais les chercher hier soir ...
- Je sors de cours, j'arrive."


"Hier soir", j'étais aviné, autant dire qu'il était préférable que je ne vienne pas les prendre. Alors que je saute dans le tram bondé - puisque c'est Gabi qui a récupéré la voiture -, j'ai une dernière pensée pour la petite en béquilles, sa frange triste et sa voix de chagrin. Mais quand je retrouve les enfants sous les bombardements impatients des reproches de leur mère, je n'y pense déjà plus du tout. Nous partons et je n'ai plus que mes enfants pleins les yeux.

*

Il est déjà deux heures du matin et je flâne entre lecture et nicotine. Maxime et Axelle assoupis dans leur chambre m'obligent à plonger la ville entière dans le silence ; carreaux fermés, mutisme complet, on entendrait presque les raies de la lune. Les pages tournant font un boucan de tous les diables en comparaison et mon briquet paraît une déflagration. Je crois que la pensée fonctionne pareillement : lorsqu'on réfléchit trop peu, le moindre élan de lucidité paraît éclair de génie - ainsi naît la philosophie de comptoir. Je n'ai pas bu ce soir, parfois j'ai peur de leur ressembler, aux piliers de bar.

Je déterre sous les mots de Platon sa définition de la connaissance qui me rappelle le cours du matin et mon manquement à consulter mon ENT. Au clair-obscur de la lampe de bureau s'ajoute donc le blanc néon de l'écran d'ordinateur qui ronronne sa galère à démarrer. J'ai reçu plusieurs mails, quelques uns de la fac qui me reprécise que je ne suis pas à jour dans mes publications - elles sont toutes prêtes, dans ma tête, et je les rusherai la veille de la date de rendu ainsi que je le fais toujours -, d'autres de la sécu mentionnant que je suis administrativement flou, et enfin le mail d'une élève. De toutes les urgences, voilà le seul mail que je décide d'ouvrir.


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Sarah Meaulnes
J'ai 16 ans et je vis à Nancy, France. Dans la vie, je suis lycéenne en classe de terminale et je m'en sors pas si bien que ça en dehors des études. Sinon, grâce à ma chance, je suis célibataire et je le vis plutôt avec indifférence.

Je suis née à Arles, de père inconnu et d’une mère de quinze ans. J’ai donc été élevée par mes grands-parents maternels, tout comme ma sœur jumelle, Ophélie. J’ai sauté une classe et reste en avance dans certaines matières. Pour des raisons de travail, mes grands-parents, ma mère, ma sœur et moi avons déménagé à Nancy il y a six ans. Ici, j’ai une meilleure amie, qui s’appelle Diane, sinon, avec les autres élèves, je me sens plutôt en décalage, d’autant que je suis la plus jeune de ma classe. Quant à Ophélie, elle est morte l’été dernier dans un accident de montagne…
Effectivement, le cours de philosophie n’était que le premier cours de la journée. Sarah devait se rendre dans une autre salle pour une autre leçon. Et ainsi de suite toute la journée. Et avec ses béquilles, c’était loin d’être une partie de plaisir !
Heureusement, à midi, elle put retrouver Diane qui était aux petits soins pour elle et lui porta son plateau. Si la jeune blessée continuait à se montrer plutôt taciturne depuis l’accident – même avec sa meilleure amie – Diane parvint néanmoins à la faire parler du premier cours de philosophie de l’année.
La douleur s’étant réveillée, l’assommant quelque peu au passage, l’après-midi s’était révélée plus difficile que la matinée. Tant et si bien qu’elle avait fini à l’infirmerie – emmenée par un camarade sur demande du professeur de lettres – et que l’on avait appelé ses grands-parents pour qu’il vinssent la chercher plus tôt que prévu. D’autant que le dernier cours de la journée était un cours de sport et qu’elle en était donc pour l’heure bien sûr dispensée.

Une fois rentrée, elle avait pris antidouleur et repos. Ce ne fut que vers vingt-deux heures, qu’ayant dîné, relu son cours, elle se connecta à son ENT pour envoyer un mail à Monsieur Vincent : elle ne lui avait finalement pas posé sa question de vive voix. Elle espérait juste réussir à se montrer assez claire dans sa formulation

Citation :
De : Sarah Meaulnes
A : Claude Vincent
Objet : Cours de philosophie de Terminale L
Bonsoir Monsieur Vincent,
Ce matin, vous avez parlé de la vérité de cohérence. J’ai une question à vous poser en reprenant votre exemple. Que vous souhaitiez partir en vacances si vous étiez riche est certes assez cohérent (je serai quand même surprise qu’un salaire de professeur ne vous le permette pas), mais vous pourriez avoir d’autres aspirations réalisables en étant riche. Que dit-on et qu’advient-il de la vérité de cohérence si une phrase, tout en restant cohérente ne correspond finalement pas à la réalité ou si en pratique un souhait est autre que celui supposé ?
Et vous avez effleuré la question de la méthode empirique pour connaître la vérité en me citant en exemple non ?
Avec mes sentiments respectueux,
Sarah Meaulnes

Après avoir envoyé ce mail, l’adolescente vaqua à ses occupations. A deux heures du matin, lorsque le professeur lut son mail, de son côté, Sarah tentait tant bien que mal de dormir.



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Jo'
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Claude
Vincent

J'ai 40 ans et je vis à Nancy, France. Dans la vie, je suis prof de philo et je m'en sors bien. Sinon, grâce à ma malchance, je suis divorcé et je le vis plutôt dans l'alcool. J'ai néanmoins la garde partagée de deux enfants, Maxime et Axelle, et qui me comblent.

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La nuit entre comme une masse
de mer vide et de caverne,
elle se répand sur les bords
de l’alcool et de l’insomnie,
elle mord les mains du malade
et le cœur des mendiants,
et dans la blancheur des pages
la nuit entre aussi.

Callabero

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Le mail de la lycéenne, que je remets en mémoire grâce à son allusion à l'exemple empiriste, me fait sourire : il est pertinent, taquin mais poli, et fait montre de la maturité évidente de sa rédactrice. J'ignore où en sont ses camarades, mais elle a l'air d'avoir une longueur d'avance sur l'idée que je me faisais d'un élève de terminale, et ne m'attendant pour ainsi dire pas à recevoir de question du tout, je suis interpellé par la spontanéité de celles-ci.

Citation :
De : claude.vincent@univ-lorraine.fr
A : Sarah Meaulnes
Sujet : RE: Cours de philosophie de Terminale L

Mlle Meaulnes,

Votre question est intéressante et je la traiterai probablement plus avant dans notre prochain cours. Vous décelez là toute la limite de la vérité de cohérence : dès lors qu'elle admet une probabilité, elle est tout à fait faillible. Elle est ainsi utile dans certains cas - par exemple, si j'affirme qu'un triangle est une figure close à trois côtés dont la somme des angles est égale à 180°, c'est une vérité de cohérence indéniable, parce que le concept de triangle admet forcément cette définition. Mais si nous la projetons sur des faits réels, alors le tissu humain et son lot de hasard font qu'elle est souvent caduque. Le problème étant que la vérité de cohérence est souvent employée dans des théories sociales ou psychologiques, où il n'y a rien de plus meuble - mais c'est une autre préoccupation.
Si j'étais riche, vous avez raison : plutôt que de partir en voyages, je cesserais plus probablement de travailler ... !

Exactement : nous étudierons l'épistémologie juste après nos quelques séances sur la vérité. Je ne vous en dis pas plus, mais si cela vous intéresse, je pourrai éventuellement vous prêter mes ouvrages sur le sujet.

Bien à vous,
____Signature automatisée_____
Claude Vincent
Chercheur et directeur de projet CNRS Lettres & Sciences Humaines de Nancy
Professeur de l'Université de Lorraine
2ter Boulevard Poincaré, 54000 Nancy

Je supporte de moins en moins la signature automatisée de l'ENT qui dégouline la formalité pompeuse d'une structure qui s'est prise pour l'élite - de quoi suis-je censé être l'élite au juste ? Du dandy buveur de vin lecteur de philo le plus cliché du monde ? Je souffle la fumée de cigarette comme on expire son mépris, nacré d'un peu d'auto-satisfaction cependant : tous les grands philosophes étaient des ratés, après tout. Il est tard et l'épreuve de conscience arrive avec la nuit du début du jour.

C'est ainsi.

Elle s'appelle Meaulnes. J'ai toujours trouvé ce roman de Fournier insipide, des vas-et-viens à n'en plus finir entre des personnages qui se cherchent, se tournent autour, et se recherchent ensuite comme des chiens derrière un fond de marmite. Désespérant. Mais Sarah ne me désespère pas au contraire.

*

"... papa ?"

J'ai la bouche serrée d'une nuit trop courte, et ma fille me réveille d'une voix toute caressante. Elle ne comprend pas pourquoi je dors sur le canapé et non dans mon lit, et en fait moi non plus, n'ayant pas bu de la soirée - j'aurai probablement eu le désamour de rejoindre le lit trop vaste et les draps bien froids. Je lui ouvre mes bras, trop empâté pour lui répondre, et elle grimpe sur le vieux cuir crissant du sofa pour se blottir contre moi. Bien réveillée, elle entortille d'impatience mes boucles entre ses doigts. Je grogne plus que je ne cause, mais son habitude lui confère un décodeur.

"Quelle heure il est ?
- Six heures. J'ai faim. L'autre fois tu nous as fais des crêpes, c'était trop bien ..."


J'entr'ouvre l'oeil sur sa moue capricieuse-sans-l'être-tout-à-fait, comme on regarderait son bourreau. C'est le butin des enfants de couples divorcés : on culpabilise de ruiner leur cercle familial et tout l'équilibre émotionnel de leur vie, alors on propose des compensations ridicules à base de pâtisseries, jouets et autres plats préférés. Le vieux Rousseau avait tout compris : le bonhomme écrit des bibles entières sur l'éducation, mais à côté de ça il fait des gosses à tour de bras à des jeunettes pas majeures et leur abandonne les bambins dès la sortie de l'utérus. 5 gamins derrière lui, sans compter les mamans qui auraient aussi pu être ses filles.

Mais bon. J'suis moins un salaud que ça. Alors je me lève et je fais des crêpes à six heures du matin sous la frange exigeante d'Axelle. Cette frange adorable que j'aime au bout du monde.

*

Super, ils sont déjà tous assis, comme demandé. La jeune en béquilles est aussi là, mais je ne lui taperai pas l'affiche d'indiquer qu'elle m'a écrit hier soir.

"L'un ou l'une de vous m'a fait remarquer quelque chose de très intéressant depuis notre dernier cours : la vérité de cohérence est une vérité dont les applications sont limitées. Admettons qu'au lieu de partir en vacances une fois avoir gagné à la loterie, je préfère couler des jours tranquilles devant ma machine à café, tout simplement. Eh bien, la vérité de cohérence à laquelle nous croyions l'autre jour serait révélée fausse."

Un regard vers elle, puisqu'il me vient une réflexion que je n'avais pas encore élaborée cette nuit.

"Mais si on y pense, la vérité de correspondance aussi a ses limites. Supposons que je vous demande de multiplier des milliards entre eux. Les mathématiques auxquels vous feriez appel appartiennent à une vérité de cohérence : les chiffres ont des manifestations dans la vie réelle, c'est-à-dire qu'on peut les écrire ou compter des unités d'une chose physique, mais ils n'existent pas en tant que tel. De même pour les lois de multiplication. N'ayant pas de référent réel, les mathématiques, les langues et toutes les théories sociales ne peuvent pas avoir valeur de correspondance. Tout ceci, c'est de la cohérence."

Un moment sans réaction.

"Et c'est un problème : ça veut dire qu'en mobilisant des règles de logique par exemple, on peut tout dire et son contraire. Quelle valeur de vérité est-ce là ? C'est assez paradoxal. Pour notre cours, nous allons nous en tenir à la vérité de correspondance, c'est bien plus simple pour vous pour l'instant. Imaginons que la vérité c'est ce qui correspond à la réalité, voilà tout."

De là, je poursuis le cours assez classiquement.


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Je suis née à Arles, de père inconnu et d’une mère de quinze ans. J’ai donc été élevée par mes grands-parents maternels, tout comme ma sœur jumelle, Ophélie. J’ai sauté une classe et reste en avance dans certaines matières. Pour des raisons de travail, mes grands-parents, ma mère, ma sœur et moi avons déménagé à Nancy il y a six ans. Ici, j’ai une meilleure amie, qui s’appelle Diane, sinon, avec les autres élèves, je me sens plutôt en décalage, d’autant que je suis la plus jeune de ma classe. Quant à Ophélie, elle est morte l’été dernier dans un accident de montagne…
La nuit pour Sarah avait été mauvaise. Ses traits étaient donc légèrement tirés ce matin-là. Elle se leva un peu avant que son réveil ne sonnât. Elle eut donc le temps de consulter sa messagerie et donc de lire la réponse de son professeur de philosophie, réponse qui ne fut pas sans l’amuser, ce qui n’était pas un mince exploit dans l’état dans lequel elle était. En outre, que sa question conduît à un approfondissement du cours la flattait. Elle prit le temps de répondre à l’email de Monsieur Vincent :

Citation :
De : Sarah Meaulnes
A : claude.vincent@univ-lorraine.fr
Objet : RE RE : Cours de philosophie de Terminale L

Monsieur Vincent,
Merci de votre réponse.
Je serai heureuse de lire vos ouvrages sur le sujet.
Avec mes sentiments respectueux,
Sarah Meaulnes
En effet, curieuse qu’elle était, elle se montrait toujours volontaire pour creuser les thèmes abordés en cours, pour en savoir plus.

Elle s’habilla, lentement, c’était délicat avec sa cheville plâtrée et prit son petit déjeuner. Quand elle fut prête, ses grands-parents la conduisirent en voiture, lui évitant un trajet qui eût été fastidieux à pied ou en transports en commun.
Comme la veille, Diane, qui avait décidé de soutenir et aider sa meilleure amie autant qu’elle le pouvait, récupéra Sarah à l’entrée du lycée et l’accompagna à sa salle de classe. Au passage, elle remarqua les cernes sous les yeux de la jeune blessée, témoins de ses nuits agitées. Elle tenta de la faire parler, de la cuisiner, sans grands résultats. D’autant moins qu’elles étaient dans les couloirs et que si l’adolescente devait accepter de s’ouvrir à Diane, ce serait en privé, là où elle seule l’entendrait. Elles avançaient lentement à cause des béquilles, mais finirent par arriver devant la porte de la classe. Comme ce n’était pas encore la cohue, Sarah en profita pour s’asseoir. Bientôt le cours de philosophie commença. Bien sûr, elle se reconnut lorsque Claude évoqua la remarque qu’elle lui avait faite ainsi que le regard qu’il lui adressait. Elle écouta le reste du cours attentivement, le prenant sérieusement en note. Elle relirait sans doute le message qu’il lui avait envoyé quand elle relirait son cours, afin de compléter sa prise de notes.




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Claude
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A la fin de la séance, Sarah - puisque je sais désormais quel est son nom, et puisqu'il faut bien nommer les gens et les choses - rejoint mon bureau ainsi que nous en avions parlé par écrans interposés. Je sors de mon sac quelques ouvrages qui ratissent grossièrement les problématiques de la philosophie au sujet de l'épistémologie qui l'intéressait dans son mail : les Esquisses Pyrrhoniennes pour les sceptiques, une publication de Fred Dretske pour s'y opposer, deux livres empiristes respectivement attribués à Locke et Hume, l'article du fameux Cas de Gettier et je l'achève, puisqu'il le faut bien quoique ça ne m'enchante pas, par du rationalisme cartésien.

Voyant la pile s'amonceler de tout son poids sur le bureau, je considère un instant à la fois sa jambe plâtrée et son emploi du temps étouffant avant de relativiser l'assurance de millénaires de pensée qui se dresse au devant d'elle. Les bouquins sont cornés, annotés, parfois légèrement avinés et leurs tranchent de vieilles éditions souffrent un peu d'une jaunisse de nicotine.

"Ne vous en faites pas, vous avez tout le temps de les lire, si vous le souhaitez bien sûr. Si mon remplacement s'achève en cours d'année, je viendrai simplement les récupérer une fois que vous les aurez terminés."

Je les emballe dans un petit sac en coton imprimé du logo Gallimard Jeunesse, cadeau commercial confié par le stand de l'éditeur alors que j'avais emmené les enfants au Livre sur la Place et que, tout feu tout flamme, ils y m'y avaient fait acheter cette saga de romans fantastiques qu'ils avaient dévorés dans le week-end même.

"Ils sont un peu lourds, dis-je à l'intention de sa cheville plutôt que d'elle-même. Si vous m'y accompagnez, je peux les mettre dans votre casier."

*

"Je fais des polycopiés de compréhension pour mes élèves de licence, je vous les enverrai ce soir par mail, ils vous faciliteront la lecture - certains de ces bouquins sont même difficiles à lire pour les professeurs. N'hésitez pas à me poser vos questions également, et sentez-vous libre de jeter l'éponge, vous pourrez toujours y revenir avec davantage de clefs de lecture."

Heureusement, je ne lui ai pas filé Wittgenstein.

Les couloirs du lycée arborent une mosaïque grossière en camaïeu de beige, café et chêne. Aux murs, la peinture s'écaille par endroits laissant entr'apercevoir que ces corridors ont été repeints et repeints, mais que jamais les couches du dessous n'avaient été grattées, condamnant par là même tout espoir d'une couverture qui tiendrait dans le temps. Sarah prend son temps dans les escaliers glissants et il le vaut mieux, aussi suis-je patient dans sa descente jusqu'aux rangées à peine abritées de casiers bleu roi métallisé. Dans l'idée de briser notre mutisme commun, et puisque je suis supposé être le plus sociable de nous deux - ce qui reste à démontrer -, j'entame une conversation qui me semble alors anodine tout en enfournant le sac alourdi dans la boîte attitrée de ma jeune élève.

"Alors, vous en avez pour longtemps avec ce plâtre ? Vous vous êtes fait ça comment ?"

Dans le battement de l'interclasse, le préau où nous nous nichons présentement est désert et le visage de Sarah soudain plus obscur me confirme que je marche sur des sables mouvants.


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