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 La philosophie est une pizza | Anouchka

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Jo'
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C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. - Saint Exupéry
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Claude
Vincent

J'ai 40 ans et je vis à Nancy, France. Dans la vie, je suis prof de philo et je m'en sors bien. Sinon, grâce à ma malchance, je suis divorcé et je le vis plutôt dans l'alcool.

J'ai deux enfants, Maxime et Axelle, que je garde une semaine sur deux et la moitié des vacances.


Ville Valo :copyright: Jo'

La pluie boueuse dégouline son froid sur les pavés soucieux de la ville et noie ma terrasse d’un lourd battant d’eau. Un café noir, serré, invoqué par le grondement mécanique de la Senseo et une clope douce-amère tentent d’assouplir le brouillard de vin rouge dont la carcasse vidée gît sur la table de la cuisine. Lorsque les enfants ne sont pas là, le rangement n’a aucune importance. Du temps perdu, vol d’heures précieuses que je gâche de Bordeaux de toutes manières, mais que j’emploie malgré le coton vaporeux de l’ébriété à travailler. Complexité à mille lieues, incomparablement incomparable (incommensurables dirait le vieux Kuhn), avec ce que je vais enseigner aujourd’hui : hier soir je discutais la cohérence, l’incohérence, de l’esthétique transcendantale avec mon collègue kantien – et que pourrait-il connaître, pucelle de Kant, d’une sensibilité qui le transcenderait ? – et ce matin je fais ma rentrée des petites classes. Presque dix ans d’assiduité scolaire et les voilà baignés dans la philosophie pour la première fois dans leur toute dernière année d’études, lorsque la médiocrité critique les a déjà pourris et la motivation grandement abandonnés.

Ainsi donc suis-je contraint d’enseigner quelques heures par semaine en lycée. Nulle question de me reconvertir, car déjà l’enseignement universitaire est un peu trop superficiel avant le Master, mais leur professeur vieillissant ayant été fauché avant l’heure, il a fallut faire jouer l’illogique syllogistique de l’Education Nationale pour que je me retrouve remplaçant provisoire. Ils n’auraient pas pu prévoir quel vieux bouc des bas-fonds je serais. J’écrase la cigarette et expédie l’espresso avant de m’habiller sans trop de hâte. Je suis en retard, comme toujours. Temps et durée sont bien différents. Le temps clame que je suis déjà à la bourre de cinq minutes alors que je n’ai pas encore quitté l’appartement, mais pour les gentils petits mineurs en rangs sagement dépareillés devant la porte, ça doit déjà faire deux fois l’éternité qu’ils m’attendent – en espérant que dans une ou deux éternités encore, ils pourront faire confiance à l’aiguille qui donne le quart et tenter la légende urbaine qui suggère qu’après l’heure, c’est plus l’heure, et rentrons chez nous. Je n’ai pas besoin de presser le pas : voisin du lycée, je le rejoins en chat de sorcière par les ruelles pavées de la ville, promises malchances dans mes boucles geais.

Manque de peau pour eux donc, et sûrement pour moi, j’arrive à huit heures treize et leur ouvre la porte. J’entre avant eux, collé de pluie polluée, cheveux dégoulinant leur humidité dans ma nuque, et fait tomber le manteau nonchalamment sur le bureau. C’est stupide, ces estrades : les salles comptent 30 personnes, c’est absolument inutile de se percher pour être vu – en voilà une nouvelle lubie de mégalos de l’enseignement, être vu, et que les enfants doivent lever la tête pour nous voir, nous précepteurs de contenu prémâché, sans saveur, identique dans toutes les salles qui suit le menu, ou programme comme ils disent, pour que le troupeau passe cet examen uniformisé qui les lisse. L’estrade dans une salle si malingre, c’est comme signer très grand un livre d’une nullité qui justement est sans nom – je ne vise absolument pas l’éditeur d’Onfray bien sûr, et n’est-ce pas non plus de l’ironie … Le bois résonne son architecture démodée sous mes pieds et je m’assois sur le bureau, ennuyé d’attendre que les sauvageons s’installent, regrettant mes petits universitaires déjà à leur table à l’heure où j’arrive d’habitude. Ce n’est pas parce qu’ils sont mineurs qu’ils devraient avoir  besoin de permission pour entrer. Le protocole est infiniment stupide.

Une fois chacun à sa table et le brouaha de la quincaillerie des trousses achevé, je m’exprime, voix calme et grave, portant lugubrement sur le fouettement violent de pluie morne au carreau.

« La prochaine fois entrez sans m’attendre, les salles sont ouvertes. Bonjour à tous. »

Corbeau de mauvais augure, je quitte ce perchoir que décemment j’exècre pour m’installer à leur niveau, adossé au mur équipé de radiateurs côté fenêtre, au chaud et un peu au dehors tout à la fois.

« Je m’appelle Claude Vincent, je suis chercheur au CNRS en épistémologie et bioéthique, c’est-à-dire grosso modo en philosophie des sciences. J’enseigne en licence et en master et provisoirement chez vous. Vous ne m’aurez probablement pas toute l’année, du moins je l’espère, et vous verrez que vous aussi. »

Un temps laissé à ces regards incrédules de voir un professeur qui ne se passionne pas pour le lycée. Soyons clairs et cristallins : j’affectionne l’enseignement, à tout public, et suis moins élitiste que je n’aimerais l’être – nourrir un penseur comme donner à penser, c’est bon pour mon narcissisme, entre autres intérêts. En revanche, ce qui me renvoie des remontées gastriques à me trouver en cette salle vieillissante, c’est ce qui gravite autour de l’enseignement secondaire. Les élèves en pragmatiques efficaces, poussés au derrière par les démons angoissés de l’examen final, plutôt qu’en passionnés curieux. Les huit heures de cours par jour pour ne laisser aucune place à l’autonomie intellectuelle. La cantine restreinte à un seul bout de pain par élève. Le programme, ce programme, qui aseptise et érode le professeur au fil des ans. Une ribambelle d’auteurs morts, virilistes, trop complexes pour être enseignés en si peu de temps ; une chiée d’extraits de textes classiques sans leur contexte qui ne veulent plus rien dire, et l’on ferait de Nietzsche un esclavagiste ou de Descartes un suicidaire. Mâchoire serrée dans l’étau du silence, je reprends déambulant de long en large comme fauve en cirque.

« Nous allons balayer les rudiments de classiques philosophiques, et quelques points de méthode, pour que vous puissiez aborder le bac comme les bons petits soumis au protocole que nous devons tous être et devenir. Je ne suis pas le plus habilité à vous y préparer mais j’ai la prétention de pouvoir répondre à toutes vos questions substantielles … Ca veut dire de contenu. Et si vous souhaitez aller plus loin, surtout, je suis votre homme. »

Une bouteille à la mer de leur surmenage scolaire. Ils n’ont pas à attendre d’eux-mêmes ce que la société attend d’eux. L’intérêt est ailleurs, dans le fait d’être moins, ou d’être plus, ou d’être autrement. Je m’assois sur l’estrade, en son centre, à vingt centimètres du premier rang. Je ne les regarde pas. Je cherche des mots pédagogues à l’exigence de la philosophie dans le poster du fond – un poster d’anglais avec lequel j’invoque Locke et Hume à mes côtés pour l’inspiration.

« Essayez de voir la philosophie comme une pizza. La logique de votre raisonnement, c’est la pâte. La méthodologie, c’est la sauce tomate. Tout ce que vous rajoutez comme garniture, ce sont les arguments – d’auteurs, ou les vôtres. Les livres de terminale sont très bien faits pour trouver les arguments d’auteurs dans les textes, servez-vous en, c’est aussi ce que l’on utilise en première année de licence. Avec la pizza philosophique, vous ne gagnez pas du gras, vous gagnez surtout de l’égo. Mais cette année, vous êtes probablement surtout lancés pour rafler une bonne note. »

Quelques sourires, les jeunes apprécient la métaphore. J’avance, et j’apprends comme eux – et comme eux, lorsque je serai à l’aise, il en sera déjà fini.

« Je ne fais pas l’appel, pas plus que j’interroge les élèves en classe. Vous aurez tous la moyenne à ma matière, du reste, c’est entre vous et l’examen. Je donne des devoirs à faire à la maison parce qu’il me faut bien des notes, mais vous pouvez faire pendant le cours. Allez sur votre téléphone si ça vous chante, mais en silence. Je souhaiterais que vous soyez à carreau si quelqu’un entre, c’est tout. Si vous avez une question à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, vous avez mon adresse mail dans votre ENT – nous aurons étudié tout le programme, et votre réussite dépend de votre acharnement. Je ne m’occuperai nullement de votre assiduité car je ne suis ni votre papa, ni votre conscience. Si vous n’avez pas de question, je vais commencer le cours. »



C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. - Saint Exupéry
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